Daniel Bernard, PDG de Carrefour, renvoyé le 3 février 2005 pour mauvaise gestion, notamment pour ne pas avoir su redresser les comptes des 868 hypermarchés du groupe (dont 216 hypermarchés français), vient de partir à la retraite avec 38,8 millions d’euros d’indemnité. 38,8 millions d’euros d’indemnité, c’est l’équivalent de 2514 ans de smic. Comprenez bien : Avec ces indemnités 2514 employés auraient pu travailler pendant un an au smic. Il y a quelque chose d’obscène dans ces chiffres, de malsain, de provocateur et de répugnant. Que va faire cet individu avec son tas d’or ? S’acheter une île ? 2500 Porsche ? Le problème n’est pas là. Grand bien fasse à ce monsieur qui a dirigé 430 000 salariés, dont un bon tiers de caissières —vous savez, ces filles qui ont des horaires pas possibles, sont souvent à temps partiel, et dès lors relèvent de la catégorie des travailleurs pauvres—, grand bien fasse à ce monsieur, donc, de ficher le camp avec la caisse, précisément. Le temps n’est pas à l’indignation ni à la morale. L’histoire de Daniel Bernard nous rappelle tout simplement quelle est la place réelle des salaires, des profits et de l’économie dans la jungle économique moderne. Daniel Bernard était-il un patron incompétent ? Même pas. Certes, depuis son arrivée à la tête de Carrefour, l’action a baissé de 56 %, mais sans doute n’était-ce pas sa faute, mais celle des « 100.000 analphabètes qui font les marchés » (Alain Minc), encore plus moutonniers, stupides et peureux que les patrons d’aujourd’hui, qui regorgent de profits et n’investissent plus. Daniel Bernard était un patron comme un autre, ni bon ni mauvais, quil dégraisse quand il faut dégraisser, investit quand il est sûr du rendement, et une fois sur deux se plante, comme tout patron. Où est la valeur du travail de cet individu ? Où est le « travailler plus pour gagner plus », quand c’est en partant à la retraite qu’on tombe dans la fosse à purin et à billets ? Bernard, comme les autres, appartient à ce qu’on peut appeler un marché du patron : à peine embauché, il exige d’abord un contrat sur ses conditions de départ. Puis il fait son petit bonhomme d’exploitant de main-d’œuvre, et part —les poches pleines. La rémunération de Bernard relève de la capture, de la razzia, de la prédation, du vol, du racket, de tout ce que vous voulez, sauf de « la loi de l’offre et de la demande ». Combien de baguettes, combien de litres de lait, combien de pack de six bouteilles d’eau minérale faudra-t-il que des millions de consommateurs achètent pour remettre dans les caisses ces 38,8 millions d'euros dilapidés ? L’affaire Bernard tombe à point au moment où sort le rapport Hirsch sur les «travailleurs pauvres» (en France) : un million de travailleurs pauvres en France, un million d’enfants pauvres (c'est-à-dire ceux vivant dans ces familles gagnant moins de 650 euros par mois), futurs obèses, cancéreux, cardiaques et déjà analphabètes —c’est moins qu’en Angleterre ou aux États-Unis— et un million de RMistes, à qui l’on dit : si tu n’as pas de boulot, c’est de ta faute. Ça en fait, des clients pour Carrefour ! Tous ces précaires n’ont pas de quoi se payer les immondices sous cellophane que vend Carrefour. Malheureusement, ils n’ont pas le choix. C’est là que c’est le moins cher. D’après un article de Charlie-Hebdo du 27 avril 2005 |